e policier rassemble ses esprits pour reprendre le fil des questions qu’il doit aborder.
— La porte principale de l’immeuble… Est-elle verrouillée pendant la nuit ?
— Autrefois elle l’était. Il y avait un système qui désactivait l’ouvre porte électrique après vingt heures. Ça fait longtemps que c’est détraqué.
— Alors n’importe qui peut entrer à n’importe quelle heure ?
— Oui. Il suffit d’appuyer sur le bouton pour ouvrir.
— Vous n’avez rien remarqué de particulier ces jours-ci, quelque chose d’inhabituel dans la cage d’escalier par exemple ?
— Non. Je ne vois rien.
— Quelqu’un d’étranger à l’immeuble que vous auriez aperçu ?
— Je n’ai vu personne.
— Maintenant, essayez de vous souvenir si vous avez entendu des bruits. En particulier pendant la nuit.
— La nuit, ça risque pas, je dors avec des boules quiès. Mon mari est insomniaque et quand il parvient à trouver le sommeil, il ronfle comme un moteur diesel.
— Peut-être qu’il a entendu quelque chose lui ?
— Ça m’étonnerait. Dernièrement le docteur lui a marqué des cachets, rapport à ses insomnies. Ça le transforme en marmotte mais ça l’empêche pas de ronfler.
Philip se dit que décidément il n’a pas de bol. Les seules personnes qui pourraient le renseigner sur l’heure du crime ont du coton dans les oreilles.
Il décide quand même d’attendre le mari insomniaque. Peut-être que le somnifère qu’il prend n’est pas aussi efficace que le prétend sa femme.
Pendant la conversation la cuisinière n’a pas vraiment progressé avec le tas de légumes. Elle ordonne plus qu’elle ne dit :
— Allez attendre à la salle à manger voulez-vous ? Mon époux a dû aller boire un coup à la Civette. Il ne s’attarde jamais après sept heures et demie sinon il sait que je lui fais une scène. Moi je continue mes pluches sinon le souper ne sera jamais prêt.
*
Et tandis qu’il va se poser sur un fauteuil élimé dans la pièce à côté le commissaire Bordiga entend les commentaires peu amènes que la bonne femme laisse échapper entre ses lèvres, à propos des hommes et de leur conduite, de toute cette violence au quotidien et de l’incommensurable connerie de ce monde dans lequel on est bien obligé de survivre …
à suivre
ur ces mots Philip tourne les talons et pénètre dans l’immeuble. Il grimpe lestement l’escalier, s’assure que le type du journal ne le suit pas, puis il cherche le bouton de
sonnette de l’appartement du premier. Comme il ne le trouve pas, il tape quelques coups à la porte. Elle s’ouvre sur une femme rougeaude qui semble en colère.
— Bon sang ! s’il faut mettre une pancarte pour avoir la paix on va en poser une !
Philip comprend que les voisins ont été visités par le journaliste. Il lui montre sa carte.
— C’est la police, je suis le commissaire Bordiga Madame. J’enquête sur ce qui c’est passé au rez-de-chaussée. J’ai des questions à vous poser.
— Un commissaire maintenant ! Après le pisse-copie, les curieux et les tatas… Hé ! C’est plus un corridor ici, c’est le cirque Pinder !
Elle se calme subitement.
— Entrez… excusez-moi, j’ai une mauvaise journée depuis ce matin. Mon mari ne va pas tarder.
— En attendant qu’il arrive, vous voulez bien répondre à quelques questions ?
— Venez à la cuisine alors, j’ai mes pluches.
En la suivant, il constate que la disposition de l’appartement est calquée sur celui du dessous. La ménagère s’informe :
— Alors ? C’est vrai ce qu’on dit ? Y-a eu une attaque chez les folles ?
— Oui. Ils ont été assassinés tous les deux. Vous les connaissiez bien ?
Les doigts de la bonne femme se figent sur ses fanes de carotte.
— Assassinés ? Comment ça assassinés ?
— Comme je vous le dit. C’est pour ça que j’ai besoin de votre témoignage. On cherche les méchants qui ont fait le coup.
— Bien sûr...
— Alors ?
— Eh bien… Je les connaissais assez bien. On habitait déjà ici mon mari et moi quand ils ont ouvert le salon de coiffure ; avant c’était un pressing. C’étaient des homos…
Elle mime quelques manières peu convaincantes pour expliciter sa pensée.
— Oui, oui, je sais.
— Ils étaient plutôt gentils. Il arrivait qu’on se rende de petits services.
— Quel genre ?
— Des dépannages entre voisins. Je sais pas moi. Une fois c’est du sel qui vous manque, une autre fois j’y laisse mes clés parce que mon mari a égaré son trousseau. Un jour que le jeunot s’était fait une entorse je l’ai amené à la radiographie en voiture, il ne pouvait pas marcher. Des petits services quoi !
je voudrais de la bière pour me soûler
au plus haut mat de la tempête
avec des fils qui en descendent alignés,
comme fœtus d’une araignée
des caps pointus, des voiliers,
des tranchées de modération
que les cosaques ont creusées,
le casque en pelle mécanique,
en roule-clope automatique,
en démenti golavérage,
une antithèse un peu criarde,
avec des nez emmitouflés
des pantoufles molletonnées,
des fours ouverts sur des soufflés,
des dossiers à peins grossiers,
qui à force de gamberger
aux hamburgers et à l’osier,
se laissent aller, se laissent aller,
à la place de s’appuyer,
je voudrais de la bière pour me soûler,
pour retrouver la liberté,
du bout de l'aile du poulet,
du lait qu'on fait batifoler,
l'espace d'un instant mouillé
par tes lèvres pas maquillées,
pour l'angoisse vaine du vide
qui s'arrondit au bas du bide
comme l'instance équilibrée
d'une partition qu'a vibré,
un six coup de fête foraine
Choisy le Roi ou Bourg la Reine
étonnante géographie
home sweet home, ça me suffit
avec des murs de pain d'épice
gravés d'idéaux frontispices
égaux, libres, confraternels,
remplis de regrets éternels
en lettres de mousse qui tache
en forme de poils de moustache
je voudrais de la bière pour me soûler,
pour cocagner les artifices,
avec un jet de dentifrice,
pour dérouler de longs tapis,
sans me laisser prendre un répit,
pour détromper les équidés
sur ce qu’est un sabot vidé,
pour voir la vitre du café,
courir vers son autodafé,
pour cloper les blessés de guerre,
et les éclopés de naguère,
pour dessiner une civière,
dessus le dessous de ma bière,
pour crier que tous ont toussé,
car finalement tout se sait,
pour mentir à la mad’mazelle,
p’têt ben qu’elle est encore pucelle,
pour briguer la place de choix,
entre mille boîtes d’anchois,
pour rendre moite mon palais,
pour me soûler, pour me soûler !
Expulsé pour les Impromptus Littéraires
ependant que chacun s’attelle à son travail Philip va informer D’Ysembert de la mise en place de son plan d’action.
En échange d’un premier rapport sur les faits dans la soirée, il obtient qu’une équipe de renfort reprenne la surveillance de l’atelier présumé des faussaires dans la rue des Lauriers.
De son bureau il contacte Stefan pour lui signaler que lui et Ann seront remplacés incessamment sous peu et qu’on aura besoin de leur présence au commissariat dès le lendemain matin pour contribuer à l’enquête qu’on appellerait dorénavant « l’affaire des coiffeurs ».
Il est presque dix-huit heures. Philip donne un coup de fil à Julia pour l’informer qu’il est sur un dossier délicat. Elle sait ce que cela signifie. Elle l’assure qu’il trouvera de quoi manger dans le réfrigérateur quand il rentrera à la maison et lui fait promettre de faire attention à lui.
Après quoi le commissaire prend sa voiture. Il met le cap sur l’avenue Alsace-Lorraine et le salon de coiffure.
*
En arrivant sur place il repère un journaliste de la presse locale qui discute avec l’agent de faction. Il le reconnaît pour l’avoir déjà renseigné à l’occasion. Ce n’est pas un mauvais bougre. Comme il ne pourra pas l’éviter, il prépare mentalement ce qu’il va bien pouvoir lui raconter. Dans ce genre d’affaire c’est important de ménager la presse. Bordiga sait qu’il peut en avoir besoin à l’occasion, en même temps il est avare d’informations par principe. Il sort de la voiture et se dirige franchement vers le reporter en le hélant :
— Oh ! Vous arrivez après la bataille mon vieux !
— Commissaire ! On a été mis au courant que cet après-midi. Vous tombez bien, vous avez des infos ?
— Téléphonez à D’Ysembert, vous savez que c’est lui qui contrôle tout ça.
— On l’a appelé. Il dit qu’il communiquera dans la soirée ; ça va nous faire bosser tard.
Philip prend un air entendu.
— Bon… Je peux vous dire qu’il s’agit d’un double homicide. Les patrons de la boutique.
Le journaliste tire un papier de sa poche ;
— Michel Langel et Igor Stardiwoznisky ? c’est ça ?
Philip se demande où il a dégoté le nom du Bulgare et surtout comment il réussit à le prononcer du premier coup sans l’écorcher.
— Vous voyez que vous avez des infos !
— Ils sont morts comment ?
Philip tourne l’échange en dérision.
— Ah ! Ça on le lira sûrement dans le journal de demain. Tout ce que je peux vous dire c’est qu’on les a assassinés. Et si vous me laissez travailler, je pourrais peut-être essayer de découvrir les salauds qui ont fait ça, O.K. ?
hilip recueille chacune des réactions de ses collègues. Il a appris que la prime impression que l’on éprouve en découvrant un crime est souvent gommé par la suite dans la
progression des recherches. Et c’est toujours bon de pouvoir revenir à sa première idée lorsqu’on on se prend les pieds dans le fil de l’enquête.
Ensuite c’est un flot de questions que chacun pose plus ou moins à son tour :
« Pourquoi les cadavres on été trainés du hall jusqu'au salon ? Ils auraient très bien pu être mis en scène dans l’entrée, là où ils ont été assommés. » « Pourquoi l'un d’entre eux à été égorgé ? » « Le meurtrier connaissait-il ses victimes ? » « Pourquoi étaient-ils affublés d’un béret ? C’est insensé ! » « Ces bérets : ils étaient sur place ou le tueur les a volontairement apportés ? » « Et quid à propos de l'heure du crime ? »
A ce sujet Greg formule une hypothèse.
— Tu as dis qu’ils sortaient souvent le samedi soir. Quelqu’un aurait pu les attendre chez eux à leur retour de boîte.
— Ça voudrait dire que l’assassin connaissait leurs habitudes.
— C’est une idée à creuser.
Les conversations partant dans toutes les directions le commissaire décide de mettre le holà. Il hausse le ton.
— Bon ! Place à l’action à présent ! Écoutez-moi !
Bordiga détermine les tâches à accomplir. Il charge Camille de contacter Paul Langel à Paris et de le prévenir du décès de son frère.
— Pour l’autre gars ça va être plus compliqué. Je n’ai même pas son nom de famille.
Greg le coupe.
— Si ! on l’a ! Y-a ses papiers dans le portefeuille que tu m’as donné tout à l’heure. D’ailleurs il a un nom imprononçable.
Philip s’en veut de ne pas avoir inspecté les objets personnels des victimes avant de commencer la réunion. Voilà ce qui arrive quand on est en retard.
— Qu’est-ce qu’il y avait d’autre dans ses poches ?
— Ben, un peu de pognon, des tickets de bus, des capotes... rien d’extraordinaire.
— Et dans celles de Langel ?
— Son portefeuille avec sa carte de crédit. Un trousseau de clés. Une photo de son chéri. Des papiers. Tout ça est sur ton bureau.
Philip va chercher les objets. Il donne les pochettes à Camille.
— Occupe-toi aussi de faire prévenir la famille de ce Jean-Louis Jesépakoi, tu as son nom là-dedans.
Camille a déjà trouvé la pièce d’identité.
— Il s’appelle Igor... Igor Stardino… Stardiwoznisky !…
— Eh bien ! tu ne devrais pas avoir de mal à repérer un nom comme ça !
Philip se tourne vers Romuald. Il lui donne le carnet de rendez-vous de la boutique ainsi que les fiches du répertoire téléphonique privé qu'il a récupéré dans l'appartement.
— Toi, tu vas décortiquer ça.
— D’accord. Je te transforme le tout en base de données si tu veux.
— Fait à ton idée.
Greg s’impatiente.
— Et moi, qu’est-ce que je fais chef ?
Philip le toise en se marrant.
— Toi ? Ben, tu mets tes talons hauts et tu vas faire un tour en boîte pardi ! Le Stardust et la Chouraka. Et ne me ramène pas une note de frais de trois kilomètres !
— O.K. ! Ça c’est dans mes cordes !
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