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Bloc-notes de Toncrate

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81 – Retour vers le passé


 

En moins de quarante huit heures les sœurs Ravières traversèrent la France du nord au sud en suivant presque tout le temps le maillage des autoroutes. D’un commun accord elles décidèrent d’éviter de passer par Paris, effrayées d’avoir à supporter la vision des corps atteints par le mal mystérieux dont le nombre devait être impressionnant dans la gigantesque agglomération. Ce fut donc  par Reims, Troyes, Dijon, Lyon, Valence, Avignon… qu’elles transitèrent progressivement. Durant tout ce voyage elles dépassèrent fréquemment des véhicules aussi immobiles que leurs occupants. A aucun moment elles n’aperçurent une voiture en mouvement, ni un seul être humain éveillé.

Cet environnement n’engageait ni à la flânerie ni au tourisme. C’est pourquoi les deux jeunes femmes réduisirent les arrêts au strict minimum : des pauses régulières pour se décontracter, s’alimenter de gâteaux secs et se désaltérer ; des haltes obligés afin de siphonner l’essence nécessaire au fonctionnement de la moto en se servant dans les réservoirs des autos stationnées, ceci au grand dam d’Ada qui, contre tout ses principes, avait l’impression de voler son prochain ; enfin au crépuscule, une étape étrange dans un hôtel totalement désert situé en dehors de l’autoroute où les deux sœurs avaient passé une courte nuit dans des conditions presque convenables.

 

Il faut dire que pendant le séjour forcé à l’aéroport, ni Ada ni Dana n’avaient pu imaginer en vérité ce qui se passait au dehors. Jusqu’à présent ni l’une ni l’autre n’avait eu de contact avec les hommes-cartons. Mais maintenant elles étaient confrontées de plein fouet à la réalité en dehors du lieu préservé où elles avaient vécu avec leurs homologues retenus dans le terminal. Là où elles avaient cohabité avec des gens bien vivants dont elles avaient fait la connaissance pendant le délai de quarantaine. Elles s’y étaient fait des amis et vaille que vaille elles avaient continué à vivre en société même si la situation restait tout à fait inhabituelle.

 

Désormais elles ne pouvaient plus compter que sur elles-mêmes. L’angoisse les saisissait à la gorge lorsqu’elles se demandaient ce qu’elles allaient découvrir en arrivant au mas familial, à Congénies. Si comme tout le laissait penser, la catastrophe avait également touché leur village ce jour maudit où elles avaient atterri à Londres, elles devaient s’attendre au pire.

 

Alors elles y pensaient sans oser en parler.

Les dimanches au mas étaient écrits sur du papier à musique : toute la famille se réunissait dès le matin pour les besoins du culte puis c’était autour de la grande table de la salle à manger que l’on partageait le déjeuner de midi. Ce jour en particulier, on garderait une part du plat principal pour les deux voyageuses dont le retour était attendu plus tard dans la soirée.

Outre les parents, il y aurait leurs deux autres sœurs, Sara et Maya, les beaux-frères et bien sûr les enfants si bruyants et tellement vivants qu’il était inconcevable de les imaginer atones, mous ou  tout simplement inactifs.



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