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Bloc-notes de Toncrate

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66 – Minou

 

Voilà donc l’incroyable odyssée de Tontonzio, telle qu’il nous l’a relatée à force de détails, et que j’ai tâché de rapporter le plus fidèlement possible dans les pages qui précèdent. Cependant, pour faire bonne mesure il faudrait que tu t’imagines les gestes qui vont avec la parole. Tonton n’est pas la moitié d’un Italien, il ajoute beaucoup de ponctuation avec les mains.

 

Après qu’il se fut lui-même sauvé des eaux de méditerranée, mon oncle avait fait les mêmes constations que nous quant à l’état dans lequel se trouvait l’espèce humaine. En découvrant les hommes-cartons aussi légers que l’air et plus inertes que la pierre, il éprouva notre même surprise et en conçu le même désarroi. Quand il eut réalisé ce qui était arrivé à ses contemporains il comprit mieux comment quelques jours auparavant sa compagne de bord avait pu disparaître aussi définitivement. Dépourvue de masse corporelle, sans même un simple bikini pour lui lester le derrière, elle avait été emportée par la brise de mer et s’était bel et bien envolée.

 

Confronté à sa solitude et à la question taraudante de savoir pourquoi il semblait être le seul à avoir survécu, Ginno se mit en route vers le nord en empruntant les voitures des fantômes qui stationnaient un peu partout. Suivant l’autoroute 3 à petite vitesse, car il devait effectuer d’incessants gymkhanas entre les autos arrêtées, il rallia Salerne puis Naples sans rencontrer âme qui vive. Plusieurs fois il dut changer de véhicule afin de dépasser d’impressionnants carambolages qui obstruaient la chaussée. Il semblait bien que tous les automobilistes avaient perdu le contrôle de leur conduite en même temps, certains, le pied bloqué sur l’accélérateur allant s’encastrer dans ceux qui finissaient tout bonnement d’avancer sur leur erre.

 

Deux jours complets furent nécessaire à Ginno pour rallier Rome qu’il choisit de contourner par l’est. Partout c’était la même désolation. Pour manger et dormir il s’arrêtait régulièrement sur les aires d’autoroute. Ici, pas de souci pour trouver des boissons et de la nourriture. Il n’y avait qu’à se servir dans les présentoirs des stations-service. Pas de problème non plus pour dormir, sa fatigue accumulée durant l’éprouvante équipée maritime suffisant à justifier de longues nuits de sommeil, d’autant plus que, dès que le soir tombait, le noir gagnait partout et finissait par régner en maître car il n’y avait plus d’électricité nulle part. Pas d’autre choix que de dormir jusqu’au matin.

 

Si au cours d’un jeu imbécile on lui avait donné le choix entre la situation du naufragé et celle du survivant, Ginno aurait probablement opté pour la seconde. Dans la réalité il n’appréciait ni l’une ni l’autre. Chacune était cauchemardesque à sa façon.

Pour tenir le coup psychologiquement il se rattachait à l’idée qu’il allait sûrement retrouver des hommes vivants. Parce que ça ne tenait pas debout qu’il soit le seul dans son cas. Ou alors, il s’était passé quelque chose pendant qu’il était en plongée à 40 mètres sous la mer ? Quelque chose qui aurait affecté le reste du monde en l’épargnant, lui, seulement ?

Ça n’était guère convaincant ; et puis ça ne servait à rien de gamberger. Il continua son périple vers le nord, la Toscane, sa région natale. Il avait besoin de retrouver des repères. Sienne serait sa prochaine étape. Près de là, ses parents possédait une maison de campagne qu’ils occupaient traditionnellement pendant les congés du mois d’août. Ginno avait très à cœur de savoir ce qu’ils étaient devenus.



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