Bloc-notes de Toncrate
C’est la pluie qui, la première, me réveilla pour le début de mon troisième jour d’errance en pleine mer. La pluie, c’était de l’eau potable ! Fébrilement je me mis à réfléchir à toute vitesse afin de mettre au point une technique pour en récupérer. En orientant convenablement la couverture de survie étalée sur gaillard d’avant je tentai de capter cette eau tombée du ciel et d’en diriger un filet vers le seau de plastique. Après quelques essais infructueux je découvris la bonne façon de m’y prendre. Ça marchait ! Sans conteste le niveau augmentait sensiblement dans le seau. J’étais tellement content d’obtenir un premier résultat positif que je fus pris d’un rire saccadé absolument incontrôlable qui dut résonner à des kilomètres à la ronde !
Ainsi, en un peu plus d’une heure de pluie franche et ininterrompue je remplissais mes bouteilles, mes boîtes de bière vide ainsi que les deux jerricans de dix litres du cockpit en me payant même le luxe de rincer convenablement celui qui avait contenu de l’essence afin de ne pas gâter le précieux liquide.
Comme il continuait de pleuvoir, j’en profitais pour me passer tout le corps à l’eau douce, à défaut de pouvoir véritablement me laver. Malgré la fraîcheur matinale, je restais longtemps nu sous cette douche inespérée qui me purifiait de toutes les ondes négatives que j’avais accumulées durant les deux derniers jours.
Le second miracle de la matinée se manifesta au bout de la ligne que je traînais en vain dans mon sillage depuis de longues heures. La cuiller, en manifestant ses reflets entre deux eaux, avait enfin éveillé l’intérêt d’une proie. Et pas n’importe quelle proie ! Une petite bonite goulue avait avalé le leurre de façon irrémédiable. Un poisson qui allait me permettre de me nourrir convenablement pendant deux ou trois jours si nécessaire.
Cette fois, il semblait bien que mon ange gardien s’était sérieusement mis au turbin, quant au jeune thon, sa voracité l’avait perdu. Manger, être mangé, les fondamentaux naturels n’ont guère évolués depuis la nuit des temps, mais on n’en prend conscience que sporadiquement, lorsqu’on se trouve confronté à des circonstances spéciales, comme c’était mon cas à ce moment là.
Il n’y eut pas de troisième miracle. Pourtant, au crépuscule, j’ai bien cru que le moment de jubiler était venu. Après coup j’ai pensé que mon ange avait terminé sa dure journée de boulot. La voile que je vis passer à l’horizon était-elle un mirage ? En tout cas rien ne l’avait déviée de sa route, ni mes feux d’artifices éclatants de lumière au-dessus de l’azur, ni les déchirants coups de trompe lancés à la manière de Rolland, qui en rompant le silence angoissant de l’attente, avaient fait trembler l’atmosphère jusqu’à me glacer les sangs.
J’avais le boire et le manger, mais peste ! J’étais bien décontenancé. Ce yacht dont la voilure s’était profilée à l’horizon avait éveillé tant d’espoir en mon cœur, que sa dilution dans les limbes me fut insupportable.
La nuit tomba soudain, le vent redoublant en persévérance et en méchanceté, la mer devenant de plus en plus mauvaise. Alors je m’enfermais dans l’espace réduit de la cabine, je bouclais le panneau et je m’abandonnais au désespoir. Celui-là même qui fait mourir à petit feu les faux bilieux et les mélancoliques.