Bloc-notes de Toncrate
Si vous avez le malheur un jour de vous perdre en mer, ou autre part, je vous recommande de prévoir d’ajouter des bouquins à votre kit de survie. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a rien de mieux à mon sens pour édulcorer l’angoisse graduellement aggravée par le temps qui passe sans que rien ne se passe, que de se plonger cœur et âme dans les aventures d’un héros magnifique venant à bout de tout un tas de problèmes, vainquant aisément les méchants ennemis, finissant toujours par triompher du mal en se sortant d’inextricables et d’improbables situations. Voilà qui m’aurait été de bon secours, une saine lecture pour m’évader de ma condition de naufragé qui devenait de plus en plus délétère au fur et à mesure que les heures se déroulaient.
Autant la veille, je m’étais crevé les yeux en scrutant la surface de la mer, il était dit que ce jour là j’userai mes tympans à tenter de capter le moindre bourdonnement de moteur dans le ciel, qui par chance restait parfaitement dégagé. Mais voilà, la journée s’avançait, le soleil poursuivait sa route au-dessus de ma tête aussi lentement que sûrement, sans que rien ne vienne troubler son cheminement.
A plusieurs reprises j’avais établi un nouveau point GPS pour me situer sur la carte. Bon sang ! Je me trouvais à peine à huit milles au nord-est de mon point de départ, à peu près à égale distance de Lipari et de Stromboli, dans une zone de navigation habituellement fréquentée par de nombreux pêcheurs et plaisanciers. C’était pas les quarantièmes rugissants ici ! Juste le jour où j’avais besoin d’assistance il n’y avait personne à l’horizon.
Le temps passant, je commençais à m’inquiéter de savoir si on me recherchait réellement. Dans ma petite tête, je me repassais sans cesse le film depuis le moment où on avait appareillé : par discrétion au sujet du but de la sortie, je n’avais pas indiqué la direction dans laquelle je comptais naviguer mais chacun sait que ce genre de bateau à moteur est limité en rayon d’action. En tournant en spirale au-dessus de la zone, un hydravion ne mettrait qu’une heure ou deux pour élargir le cercle nécessaire à mon survol. Qu’il ne me repère pas du premier coup, c’était une chose, par contre moi je ne pouvais pas le rater. Sinon le voir au moins l’entendre.
Mais non ! niente di niente ! le néant. Enfin ! Quand même ! Ce n’était pas comme si j’étais perdu en plein atlantique nord au milieu d’une mer démontée et loin des routes commerciales !
J’étais juste en panne d’essence dans une petite mer de rien du tout, un jour d’été et sous un temps splendide. Ce n’était pas vraiment ce qu’on appelle une fortune de mer ! Cette malchance m’exaspérait.
Bientôt je ne supportai plus que dure ce silence, cette absence, ce désert. Le soir tomba presque avec soulagement. J’avais mangé et bu sans trop me policer. Si demain était comme aujourd’hui, ma peau ne vaudrait plus très cher. Pour couronner le tout, la ligne que je traînais derrière le bateau était restée inerte du matin jusqu’au soir. A croire que tous les êtres vivants de la terre, du ciel et de la mer s’étaient donnés le mot pour ignorer mon existence. « Ohé ! Ohé ! S’il vous plaît, y-a quelqu’un ? … Ohé ! Sauvez-moi ! … Sauvez-moi, s'il vous plaît ! »
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