Bloc-notes de Toncrate
Maintenant que tu me connais, tu sais comme je peux être cabocharde des fois ! Puisque rien ne s’y opposait, j’avais décidé d’apprivoiser Trinquette, la petite chatte noire de la ferme qui passe tout son temps à sommeiller, lovée sur sa chaise fétiche. J’aurais tant aimé la rapatrier au Bélougue et l’habituer à dormir avec moi. Mais rien n’y fit. Les deux tentatives que nous entreprîmes pour tenter de la transporter jusqu’à la magnanerie tournèrent au fiasco.
La première fois Fabrice avait pensé enfermer la chatte dans une boîte à chaussures dont il avait criblé le couvercle de trous pour lui permettre de respirer. Au début, le plan avait bien fonctionné. Trinquette s’était d’autant plus facilement glissée dans le carton qu’il aiguisait fortement sa curiosité. Cependant, une fois le couvercle rabattu et fixé à l’aide du ruban adhésif que nous avions préparé à cet effet, au lieu de se tenir tranquille dans l’abri improvisé, l’animal manifesta un violent désaccord. La boîte à chaussures devint une boîte vivante, instable, bruyante et animée d’étranges soubresauts. A peine sortis sur le perron et voilà que le couvercle cède sous les pressions répétées de la tête de notre prisonnière. Soudain, comme une fusée noire elle s’envole littéralement dans les airs avant de retomber sur ses pattes et de disparaître dans quelque recoin inaccessible aux humains.
Après cet échec cuisant nous avions pris toute la mesure des difficultés de notre entreprise. Nous envisageâmes un plan B. La boîte à chaussures s’étant montrée inefficace nous devions trouver une solution plus résistante. Je pensais que nous pourrions emprunter une grosse valise que maman utilise quand elle se rend à ses congrès de médecine.
L’action fut délicate à mener car le bagage en question était rangé dans la chambre de mes parents, tout en haut de l’armoire, et que pour y accéder il fallait se munir d’un escabeau, une simple chaise ne suffisant pas à atteindre ce sommet. Enfin, à force d’allées et venues entre le rez-de-chaussée et l’étage, nous pûmes récupérer la valise pendant que Tawen faisait le guet. Je lui avais demandé de surveiller le couloir au cas ou quelqu’un surviendrait car j’étais convaincue que si elle l’apprenait, maman n’apprécierait pas du tout la façon dont on allait utiliser ses affaires.
Nous étions donc repartis pour un deuxième enlèvement. La chatte se fit un peu prier pour intégrer la Samsonite mais une fois le couvercle rabattu, pas de risque qu’elle s’échappe.
C’est au bout du voyage, en arrivant dans ma chambre et quand il fut question de la délivrer que je me rendis compte avec effroi que je ne pouvais pas déverrouiller les fermetures du bagage. Durant le temps du transport, les barillets servant à composer le code d’ouverture s’étaient sûrement déplacés et comme nous n’avions pas pensé à relever la combinaison nous ne pouvions plus faire sortir Trinquette. La pauvre n’aurait bientôt plus d’air à respirer.
Pour la sauver de l’étouffement Fabrice proposa encore de faire des trous dans la coque rigide avant de forcer les serrures avec des outils. Quant à moi je voyais bien que par ma faute on avait fait une grosse bêtise. Il était temps d’y mettre un terme. La mort dans l’âme j’allais chercher ma mère et je lui avouais toute l’histoire.
Pas besoin de te préciser que ce jour là, on s’est ramassé une sacrée engueulade. Et Trinquette me diras-tu ? Eh bien, aussitôt libérée, elle est retournée d’elle-même à la ferme, à ses habitudes et à sa chaise en paille. De l’aventure elle semble avoir tout oublié et ne nous tient aucunement rigueur. A la ferme elle habite, à la ferme elle demeure.
En conclusion et à mes dépends, j’ai tout de même appris de cette expérience deux choses importantes : les chats ne sont pas des chiens et le code secret de maman, c’est ma date de naissance…