Bloc-notes de Toncrate
Peu après ce jour où nous avions trouvé l’homme-carton, notre vie à la ferme commença à évoluer. Sa convalescence achevée, un beau matin Tawen s’était retrouvée droite sur ses deux jambes. Son opération avait produit les effets escomptés. Il ne lui restait qu’à reprendre suffisamment de forces dans les muscles pour pouvoir à nouveau gambader sans retenue.
Pour Brice et moi, le moment était venu de déchanter. Pas question de prolonger indéfiniment les grandes vacances. Du jour au lendemain papa instaura la classe unique du matin dans la salle à manger de la ferme. Tawen avait hâte d’apprendre notre langue, quant à nous deux, selon l’avis des grandes personnes, nous devions reprendre sérieusement nos études sauf à nous transformer sans préavis en jeunes sauvageons des collines.
Foncièrement, cette dernière idée ne nous aurait pas déplu, mais cette fois là, pour trancher la question dans le vif, les adultes n’avaient pas jugé utile de prendre notre avis.
Toutefois, l’enseignement que mon père décida de nous dispenser s’attacha surtout à nous préparer à faire face aux problèmes résultants des événements exceptionnels auxquels nous étions confrontés. Au bénéfice de Fabrice qui boudait les leçons de français, notre apprentissage fut davantage dirigé vers les sciences naturelles et les travaux de physique expérimentale plutôt que sur les règles de grammaire et de conjugaison.
Ce faisant, mon père admettait implicitement que la situation de survie dans laquelle nous nous trouvions embarqués était susceptible de se prolonger pendant encore longtemps et que la nécessité de nous transformer en individus autonomes et responsables s’imposait en priorité. En quelque sorte, il s’agissait plus de façonner nos esprits à la logique et au raisonnement que de les entraîner à briller à l’occasion de compétitions désormais inutiles.
Malgré cette obligation d’école qui nous occupait de neuf heures et demie à midi, tous les jours de la semaine excepté le dimanche, nous continuions de prendre soin des animaux en nous levant d’encore plus bonne heure. A présent que Carole n’avait plus à s’occuper d’aussi près de Tawen, elle nous accompagnait régulièrement et quelquefois maman nous rejoignait aussi. Quant au gars Aurélien, nous ne le voyions guère en dehors du repas de midi que nous prenions systématiquement à la ferme. J’avais compris qu’il s’était mis en tête de rafistoler un poste de radio, mais pas comme celui que l’on écoute, plutôt une radio pour parler dedans, des fois que quelqu’un puisse nous entendre. Ça n’avait pas l’air évident à bricoler.
Et le jardin ? Ma foi, il ne souffrait guère de notre défaillance car plus on allait vers le froid et moins il y avait à faire. On avait fini de ramasser les potirons et en dehors du rang de salades à repiquer régulièrement, des derniers radis à arracher, du carré de poireaux à surveiller et de la mâche qu’il était temps de semer à la volée, il n’y avait plus de gros travaux à envisager, au moins jusqu’aux labours d’hiver. En jetant un coup d’œil aux planches qui avaient fourni sans compter, il n’était pas nécessaire d’être un éminent spécialiste pour constater que la terre avait besoin, elle aussi, de souffler.