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Bloc-notes de Toncrate

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46 – Une mauvaise rencontre

 

Aussi longtemps que cela fut possible, les adultes s’employèrent à nous préserver, Brice et moi, de la compagnie des hommes-cartons. Ainsi, malgré nos demandes insistantes, nous n’avions pas obtenu l’autorisation de descendre au village avant que toute la population soit soigneusement placée hors de vue.

Les hommes-cartons qui étaient tombés en catatonie alors qu’ils vaquaient dans les rues du village avaient été transportés dans l’église et installés aux côtés de ceux qui écoutaient l’office. La même chose fut mise en œuvre pour les consommateurs du café du Terminus, le haut lieu des habitués du PMU et du pastis dominical qui se retrouvèrent eux aussi sagement alignés sur des bancs de bois au dernier rang de la maison de Dieu. S’ils avaient pu s’exprimer, il est probable que certains d’entre eux auraient énergiquement protesté contre le lieu, mais au point où en était l’humanité, cette place était sans doute la moins mauvaise pour y stocker le peu qu’il en restait.

 

Puisque nous, les enfants, ne pouvions que les imaginer, nous nous fîmes des hommes-cartons une idée assez terrifiante. Fabrice me les décrivait comme des goules aux figures épouvantables, pareilles à celles qu’on avait vu un soir dans un film d’horreur qui passait tard à la télé. Moi, les histoires de morts-vivants ça me donne vite des cauchemars, alors la première fois que je suis tombée sur un homme-carton tu penses bien que ça m’a fait un drôle d’effet !

 

C’était en fin d’après-midi. Fabrice et moi étions partis en promenade dans l’espoir de trouver des champignons dans un coin à cèpes à environ un kilomètre à vol d’oiseau de la ferme.

Tandis que nous progressions chacun de notre côté afin de prospecter le plus efficacement possible une large zone de la châtaigneraie, une tache de couleur avait attiré mon attention.

En m’approchant j’ai deviné qu’il s’agissait d’un sac puis j’ai vu qu’il y avait un bonhomme en dessous. J’étais tombée par hasard sur un promeneur qui avait porté ses pas jusqu’ici le jour de la catastrophe. Il s’était trouvé stoppé en pleine randonnée alors qu’il traversait sans le savoir une de nos boletières secrète.

 

« Brice ! Brice ! Viens voir ici ! … Brice ! Brice !

J’avais crié plus fort qu’il ne fallait, provoquant la fuite courroucée d’une bécasse  qui nichait près de là. Il n’en fallut pas plus pour augmenter ma peur.

   Brice ! Tu es où ? Viens ! Il y a quelqu’un ici ! Viens vite ! Hou hou ! »

 

J’étais terrifiée. Et Fabrice qui ne répondait pas à mes appels. L’homme-carton était couché face contre terre, des feuilles mortes poussées par le vent recouvraient partiellement son corps.

Et s’il revenait à lui ? S’il se relevait soudain ? S’il montrait un visage ravagé de pustules… un crâne de squelette ? Je sentis se hérisser mes cheveux de ma nuque et picoter mon dos d’une intense chair de poule.

 

« Brice ! Brice ! Au secours ! Brice !

Enfin j’entendis mon sauveur me répondre, mais d’assez loin, entre les arbres.

   J’arrive Nounou ! J’arrive ! T’es par où ? Tu en as trouvé ?

   Je suis là ! Hou hou ! Tu parles ce que j’ai trouvé ! Viens voir ! »

 


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