Bloc-notes de Toncrate
En prétendant que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes et que notre condition d’ultimes survivants au drame incompréhensible qui avait saisi semble-t-il, l’ensemble de la planète, je ne donne pas une image fidèle de ce que l’on vivait réellement : en vérité tout marchait de travers.
Les principales difficultés provenaient du tarissement des sources d’énergies. Sais-tu que sans électricité notre monde moderne file la tête à l’envers et part complètement à vau-l’eau ?
C’est bien de cela qu’il s’agit. Non pas par manque de combustible, car les centrales nucléaires et autres usines hydroélectriques ne s’étaient pas soudainement trouvées privées de potentiel pour fonctionner. D’après l’analyse de papa, le problème venait de la distribution du courant électrique. Ainsi qu’il nous l’expliqua, puisqu’il n’est pas possible de stocker ce type d’énergie, la production doit être continuellement assujettie à la demande de consommation. Les savants équilibres à mettre en place entre les sources et les utilisateurs sont assurés par des centres de répartition qui organisent les distributions, les délestages et parfois même les interruptions, lorsque cela s’avère nécessaire.
Ces structures fonctionnent à l’aide de puissants ordinateurs, conduits par quelques ingénieurs et techniciens qui coordonnent l’ensemble des processus. Mais voilà, l’absence prolongée d’intervention humaine conduit la plupart des systèmes informatiques à se mettre en carafe. Ce n’est pas de leur faute, c’est ainsi qu’ils sont programmés.
Livrés à eux même, les circuits avaient lâché les uns derrière les autres. Un effet domino s’était produit, propageant les coupures électriques de loin en loin sur tout le territoire national et probablement au-delà puisque les réseaux européens sont largement interconnectés. A partir de là, les centrales nucléaires s’étaient très certainement arrêtés de fonctionner à la suite de mises en sécurité automatiques. Pour des raisons analogues, les turbines des barrages avaient soudain tourné à vide, ainsi que les pales des éoliennes. Dans les centrales thermiques les chaudières s’étaient éteintes sans préavis. Seuls les panneaux photovoltaïques devaient continuer à produire un faible courant qui se dissipait en chaleur dans l’épaisseur des câbles.
D’après mon père, si la situation devait perdurer, la source d’énergie solaire deviendrait, à terme, une bonne solution pour nous.
Pour le moment nous nous électrifions à l’aide de plusieurs générateurs qu’il fallait régulièrement alimenter en gas-oil. Cependant, les kilowattheures que nous tirions de ces machines et que nous aurions pu croire suffisant pour assurer un minimum de confort, ça ne faisait pas le compte !
En effet, la carence généralisée de courant électrique entraîna tout un tas de conséquences inattendues pour la communauté. En quelques jours l’eau du réservoir municipal fut tarie. Comme son réapprovisionnement dépendait certainement d’une pompe électrique située Dieu sait où, nous nous trouvâmes privé d’eau courante. Nous fûmes donc réduits à utiliser l’eau de la Gourde, seulement accessible au robinet du jardin potager ; une source bientôt augmentée par tout un tas de bouteilles en packs qu’Aurélien et papa nous ramenaient des supérettes.
Le moment était venu pour mon père de retrouver les études qu’il avait menées autrefois quand il avait dans l’idée d’alimenter la magnanerie directement avec l’eau de la Gourde. A l’aide d’Aurélien et de ses doigts habiles, de tuyaux et de robinetterie à prix donné, et grâce à la nécessité qui faisait dorénavant loi, l’opération fut menée rondement. Pour le bien de tous et aussi du mien, la douche du mas se remit bientôt à fonctionner.