Bloc-notes de Toncrate
Il me faudra plus de temps pour appréhender Aurélien. Sans doute parce que durant la première semaine il était tout le temps de sortie avec papa, visitant villages et lieux-dits, poussant tous les matins un peu plus loin sans jamais rencontrer âme qui vive. A tel point que, démoralisés et accablés par les spectacles désolants des nouveaux corps anéantis qu’ils découvraient en masse à chaque expédition, les deux hommes renoncèrent à poursuivre aussi assidûment leurs recherches au bout de seulement huit jours.
Ce sentiment de découragement qui les avait démotivés était compréhensible. Chaque fois que papa identifiait le visage d’une victime cela le perturbait. Et en tant que directeur de l’école il en connaissait du monde ! … au village mais aussi dans les hameaux qui dépendent de la commune.
Malgré cela, avec Aurélien ils avaient mis un point d’honneur à visiter chaque habitation, maison après maison, en pénétrant par effraction lorsque c’était nécessaire. Il ne devait subsister aucun doute sur la présence d’éventuels survivants. En forçant portes et fenêtres ils avaient libéré du même coup nombre d’animaux domestiques, chats et chiens, enfermés malgré eux dans les appartements. Ceux-ci s’étaient rapidement éparpillés dans la nature.
Autant que possible les deux hommes avaient également transporté et mis à l’abri les corps des gens qui traînaient dans les rues, sans difficultés majeures vu qu’ils ne pesaient que le poids de leurs vêtements.
L’événement qui avait subitement paralysé les humains s’était produit le dimanche matin. Par recoupement papa et Aurélien avaient pu déterminer l’heure du désastre ; en particulier grâce à l’église où les fidèles étaient réunis pour écouter la messe de 11 heures. Selon toute vraisemblance le prêtre disait son sermon au moment où tout s’était figé. Cela mettait l’heure du crime à environ 11 heures 20. C’était plutôt précis comme déduction.
D’après ce que j’ai pu comprendre au fil des conversations, Aurélien était le plus jeune des adultes du groupe, mais à mes yeux ça ne changeait pas grand chose. Même si ses cheveux frisés lui donnaient un air de zazou attardé, il était grand, donc pour moi il faisait partie des vieux. Sur ce plan là les enfants sont impitoyables.
Il me paraissait d’autant plus éloigné de mon univers qu’il ne faisait aucun effort pour discuter avec moi ou avec Brice.
Toutefois je dois lui reconnaître de réelles qualités dans le domaine du bricolage. Grâce à lui on a pu très vite remettre en route la console dans ma chambre. Sans vouloir vexer personne, s’il avait fallu compter sur papa pour rétablir le courant au Bélougue, on aurait d’abord usé toutes les bougies du canton.
Avec Aurélien tout était allé très vite. Sur le modèle de ce qui fonctionnait à la ferme, il avait installé un groupe électrogène récupéré dans un magasin spécialisé, et après quelques adaptations, la fée électricité avait de nouveau éclairé la maison.
Ah oui ! Parce qu’il faut que je te dise, comme il n’y avait plus personne pour s’y opposer, on pouvait prendre tout ce dont on avait besoin dans les boutiques ! Ainsi, chaque fois qu’ils partaient inspecter un secteur, papa et Aurélien revenaient avec une camionnette chargée de produits indispensables ou inutiles qu’ils avaient glanés ça et là.
C’est comme ça, entre autres choses, que j’ai pu manger pour la première fois de ma vie de l’authentique caviar russe (à la cuillère), et j’ai trouvé ça drôlement bon.