Bloc-notes de Toncrate
Encore une fois j’étais la dernière levée. Pourtant il était tôt, le soleil venait à peine d’émerger au-dessus du fleuve de brumes qui envahit la vallée depuis quelques matins. C’est que l’été court vers sa fin. Dans quatre jours on trouvera à leur bonne place les premiers champignons qui ont un rendez-vous avec mois de septembre, et puis demain, en principe, on fera la rentrée à l’école.
Mais les nouvelles n’étaient pas bonnes. En imaginant un peu plus tôt que la maladie avait fait son chemin jusqu’à nous, je n’étais pas éloignée de la vérité. Pendant la nuit, alors que Brice et moi étions profondément endormis, papa était descendu au village : juste un aller retour pour se rendre compte. Et il avait vu. Des fantômes.
Tout en essayant de relativiser la gravité des évènements, il nous avait rapporté ce qu’il avait constaté lors de son expédition nocturne. Les habitants du village qu’il avait pu observer, mais aussi ceux des maisons devant lesquelles il était passé en descendant dans la vallée, tous étaient atteints de cette étrange affection qui semblait s’être propagé un peu partout dans le pays.
De plus, et ce n’était pas le moindre souci, depuis le milieu de la nuit il avait perdu le contact téléphonique avec maman. Probablement à cause d’un problème de réseau car, selon ses dires, la dernière fois qu’ils s’étaient parlés la communication avait beaucoup perdu en qualité. Afin de prévenir une éventuelle coupure qui aurait pu empêcher durablement les échanges, tous deux avaient eu l’idée de se fixer un unique lieu de rendez-vous, à la magnanerie, de façon à ce qu’aucun ne parte en quête de l’autre au hasard, au risque de se perdre ou de brouiller sa piste.
Voilà quelle était la situation en ce lundi matin dernier d’août, alors que nous prenions un petit déjeuner de lait froid mélangé à des pétales de maïs, le chien mendiant au-dessous de la nappe, le chat déjà roulé en boule sur sa chaise fétiche, Brice en pyjama bleu, moi en culotte et en tee-shirt tout chiffonné et papa encore habillé de la veille, montre qu’il n’avait sûrement pas fermé l’œil de la nuit.
« Qu’allons nous faire alors ? demandais-je à mon père.
— Nous attendons. Dès que maman en aura la possibilité elle viendra ici. C’est ce que nous avons convenu.
— Et mes parents ? demanda Fabrice.
— Nous sommes toujours sans nouvelles d’eux.
— Est-ce que… ? Est-ce qu’ils vont revenir ?
— Dès que ce sera possible nous partirons à leur recherche, je te le promets, lui répondit papa.
— Et l’école ? demandais-je soudain, comment allons nous faire pour l’école demain ?
— J’ai bien peur qu’il n’y ai pas de rentrée des classes demain, m’entendis-je répondre gravement, ni demain, ni après demain. »
Je crois que c’est à ce moment là que j’ai commencé à réaliser ce qui se passait réellement. Au lieu de me réjouir à l’idée que n’irions pas en classe le lendemain matin, je réfléchissais à toute allure dans ma petite tête. Je comprenais que nous n’étions peut être que quelques uns à être encore sur nos jambes dans la région. Peut être même dans tout le pays. A côté de ça, les petits problèmes de la vie usuelle devenaient vraiment dérisoires.
De cela, j’étais en train d’en prendre pleinement conscience.