Bloc-notes de Toncrate
J’enfilai une blouse en vitesse avant de suivre mon confrère le long des couloirs parfaitement calmes de l’hôpital. Dans la première chambre dont-il poussa la porte il y avait trois personnes : les deux malades alités et une visiteuse du dimanche assise dans un fauteuil qu’elle avait approché tout près du lit d’un des patients. Probablement quelqu’un de sa famille. Une scène très naturelle en vérité qui n’aurait pas attiré mon attention si j’y avais jeté un simple coup d’œil en passant. Cependant, en y regardant à deux fois je me rendis compte que quelque chose n’était pas clair dans le tableau. C’était trop figé, trop silencieux, ça semblait artificiel. Mon instinct médical en éveil s’alarma d’une absence de souffle vital perceptible dans la pièce. Les secondes en s’écoulant ne changeaient rien à ce sentiment, ni à la scène familiale qui demeurait anormalement statique.
« Venez-voir Docteur, dit Gilbert, qui s’était avancé de quelques pas, je ne sais pas ce qu’ils ont tous ! »
Je m’approchai du malade de droite pour lui tâter le pouls. Quelle ne fut pas ma surprise lorsqu’en prenant sa main j’eus l’impression désagréable d’accomplir un geste en dehors de la réalité tellement celle-ci était légère, aérienne, immatérielle. Je ne pus m’empêcher un réflexe de répulsion et de la relâcher avant de surmonter ma première stupeur.
Il n’y avait pas de pouls. Le patient ne manifestait aucune réaction aux sollicitations mais, contre toute logique, son avant-bras conservait une apparente tonicité. Un examen rapide me confirma l’absence de raidissement cadavéreux. Du point de vue de la texture, de la résistance à la pression et même de la température, l’épiderme avait un aspect quasi normal. Les articulations du coude et du poignet ne présentaient pas de défaut notable. Les phalanges étaient parfaitement fonctionnelles. Il manquait seulement du poids… ce poids naturel, celui qui est intimement lié à chaque parcelle de matière dans notre univers.
Le bras du malade ne pesait strictement rien. Lorsque je le relâchai il retomba sur le lit aussi mollement qu’une manche de pyjama vide. A l’examen, c’est le corps tout entier du patient qui était affecté de cette singularité.
Et ce qui dépassait l’entendement c’est que les trois personnes qui occupaient la chambre présentaient le même symptôme.
La suite de notre visite fut une véritable descente aux enfers. Partout, chaque fois que nous poussions une porte, le même spectacle de corps inertes et éthérés s’imposait à nos yeux.
Par quel sortilège avait-ils été ainsi transformés ? C’était incompréhensible. Cela s’était probablement produit très vite car les traits des victimes immobiles ne révélaient pas de sentiments d’effroi ou de souffrance. On aurait dit des visages de gens photographiés à leur insu. Figés sur le vif.
Au fur et à mesure de notre progression qui nous ramena jusqu’à l’entrée de l’établissement nous avions pris conscience que, hormis nous, ce mal inconnu avait probablement frappé toutes les personnes présentes dans l’enceinte de l’hôpital. Nous en étions à débattre de cette conclusion lorsque nous entendîmes des bruits de pas désordonnés du côté du hall des admissions.
Gilbert me prit vivement par le bras, il m’attira contre la cloison la plus proche et me fit signe de rester silencieuse. Tandis que les claquements gagnaient d’intensité en résonnant nûment sur le carrelage, mon cœur se mit à battre à tout berzingue.