Bloc-notes de Toncrate
Nous venions de terminer l’intervention de la petite Tawenza. Ça avait duré plus de deux heures mais au final tout s’était bien passé. Nous étions quatre à officier. En raison du personnel réduit en ce dimanche, le médecin anesthésiste était demeuré tout le temps en salle pour assurer le rôle. C’est le grand Gilbert qui était de garde ce jour là. Pour m’assister Aurélien me prêta ses mains chaque fois que ce fut nécessaire ; c’est un aide-soignant compétent et dévoué avec qui j’aime bien travailler. Et puis il y avait Carole, la joyeuse Carole, une infirmière de salle dont j’apprécie aussi le professionnalisme.
Le travail achevé j’aspirais à prendre une douche et manger quelque chose qui ne ressemblerait pas à un sandwich. Je fis part de mes intentions à mes collègues afin qu’on se retrouve un peu plus tard au self voisin de l’hôpital. Gilbert grommela qu’il attendrait que la fillette soit assurée en salle de réveil avant de s’accorder une pause, tandis que mes deux assistants acquiesçaient en promettant de me rejoindre dès qu’ils auraient rendu les lieux opérationnels pour les équipes qui suivraient.
En me dirigeant vers les sanitaires réservés au personnel je n’eus pas l’occasion de me rendre compte que quelque chose ne tournait pas rond dans l’atmosphère habituelle de l’hôpital. C’est à dire… on n’entend pas le silence voyez-vous ? J’étais donc en train de me m’abandonner au jet relaxant de l’eau tiède et en bonne voie d’apaisement, lorsque j’entendis quelqu’un qui appelait : « Docteur ! Docteur ! » Aussitôt je pensai à la gamine que nous venions d’opérer. Mon sang ne fit qu’un tour. La voix grave résonnait fort entre les murs carrelés du local des toilettes. Pas de doute, c’était celle de Gilbert.
« Qu’est ce que c’est ? prononçai-je, sans doute trop faiblement pour être entendue.
— Docteur ! Docteur ! Vous êtes là ? … Justine ? C’est moi Gilbert ! Où êtes vous ?
— Oui… Je suis sous la douche ! Qu’est ce qu’il y a ?
— Venez vite ! Il faut que vous veniez voir !
— La fillette a un problème ?
— Non, non ! La petite ça va, c’est tout le reste !
En pestant intérieurement, je me demandais ce qui pouvait bien se passer
— Une minute ! J’arrive ! »
Je me perdais en conjectures. Qu’est ce qu’il manigançait l’endormeur ? Je connaissais le côté dragueur du bonhomme. Il était réputé dans le service pour son empressement auprès de tout ce qui porte blouse blanche. J’espérais qu’il n’était pas en train de me monter un plan débile. De le savoir tout près, dans l’enceinte des sanitaires réservés aux femmes, sans personne à invoquer, toute seule sous la douche et nue comme au premier jour… ça me mettait mal à l’aise. C’est le genre de sentiment qu’on ne commande pas.
Néanmoins je sortis de la cabine en me préservant tant bien que mal à l’aide de la serviette que je gardais pour mes cheveux. Lorsque je découvris la face tourmentée de l’anesthésiste je compris que je n’avais pas de souci à me faire pour ma vertu. L’homme m’apparut totalement désemparé, bégayant, hésitant, le regard fuyant… complètement déboussolé.
« Venez ! Insistait-il presque en me suppliant. Venez voir docteur, je ne comprends rien à ce qui se passe ici. »