Bloc-notes de Toncrate
La route à suivre pour atteindre le but qui nous intéresse est étroite, mal goudronnée, de plus elle enchaîne virages sur virages, et ce, durant plusieurs kilomètres. Elle dessert un seul hameau isolé situé entre les deux vallées. Par endroits, elle est tellement resserrée qu’on ne peut s’y croiser qu’avec circonspection. Il faut se montrer d’autant plus prudent que la circulation est rare sur cet axe, et les automobilistes qui l’empruntent ont parfois tendance à penser qu’ils en sont les seuls usagers.
Mais cette fois nous n’avions vu personne. Ni sur la route, ni dans la traversée du hameau, ni même en arrivant sur le site au lieu-dit « La Baronne », connu pour son trou d’eau propice à la baignade. Sans doute que ce dernier dimanche d’août les gens se consacraient à d’autres occupations ? Preuve aussi que les vacanciers étaient bel et bien repartis dans leurs terres.
Cette tranquillité ne nous dérangeait pas, au contraire. A la sortie du pont de pierre nous pûmes nous garer au plus près du sentier qui descend, abrupt, jusqu'à une plage où poussent par touffes des herbes folles entre les rochers plats et le sable grossier. Ce jour là le bassin se trouvait bien rempli contrairement au ruisseau dont il dépend et qui se prolonge sous l’arche unique du pont en amoncellements de cailloux desséchés. En fait, ici l’eau circule en suivant un lit souterrain et ne vient respirer à l’air libre que lorsque son cours est suffisamment alimenté, après un orage par exemple.
Nous investîmes la place. Les enfants se changèrent derrière une serviette placée en paravent puis l'un après l'autre ils s’approchèrent de la berge, impatients de tester la température du bain. En plongeant prudemment ses orteils dans l’eau calme Minou se mit à pousser de hauts cris exaltés.
« Hou la la ! Elle est froide ! clama-t-elle en enchaînant les gestes coutumiers.
— Ne rentre pas d’un coup, vas-y progressivement, lui dis-je
— Il faut bouger ! renchérit Brice qui semblait moins affecté par la fraîcheur de l’élément liquide dans lequel il semblait à son aise. Déjà il s’appliquait à montrer comment il nageait bien.
— Hi ! Hi ! Tu m’arroses ! Hi ! …
— Je vais repérer le passage sous l’eau, surtout, restez là où vous avez pied ! D’accord ? »
En quelques brasses vigoureuses tracées droit devant moi j’atteignis la falaise calcaire haute comme un immeuble de plusieurs étages. C’est dans la structure de cette impressionnante paroi que s’est creusée la grotte au fil des siècles. En prenant mes repères je trouvai facilement l’entaille gravée dans la roche par les découvreurs du site, juste à l’aplomb de l’entrée. A cet endroit il y avait pas mal de fond. En appréciant l’environnement hostile je me suis senti soudain hésitant : était-ce bien raisonnable d’embarquer les enfants dans cette aventure ? N’y avait-il pas trop de danger ? Tous deux avaient appris à nager convenablement mais quand même, plonger dans tellement d’eau, à leur âge, c’était peut-être beaucoup leur demander. Que devais-je décider ?