Bloc-notes de Toncrate
Vous parler d’Ada ce soir, pour moi c’est comme respirer une grosse bouffée de bonheur. Cette amie de cœur est arrivée dans ma vie tel un cadeau du ciel. De deux ans ma cadette, elle est l’aînée des quatre filles qui constituent l’armature de la famille Ravière. Ravière étant un vieux copain que Titou a retrouvé à l’époque où il enquêtait sur son passé. Celui-ci possède une propriété viticole près de Congénies où il élève lui-même son vin avec beaucoup d’enthousiasme et pas mal de réussite. En témoignent les bouteilles que monôme empile consciencieusement dans les casiers de notre cave au Bélougue, et qui proviennent essentiellement du chai de cet ami.
Les quatre filles du vigneron sont également brunes, affichant un port de tête altier, la peau naturellement hâlée, les yeux charbon, le verbe ample, de belles filles latines jusque dans leurs prénoms : Ada, Sara, Maya et Dana.
Dès le premier regard croisé avec Ada j’ai été irrémédiablement séduite. Sa façon de parler, sa franchise, sa gaieté et sa joie de vivre intensément chaque événement qui se présente comme s’il avait vocation de demeurer essentiel, inoubliable… tout cela m’a énormément plu en elle. Pour des raisons bien différentes - mais l’attirance ne procède-t-elle pas souvent par les contraires ? - la réciproque a pareillement fonctionné. Ada a trouvé en moi la grande sœur qui lui manquait, celle à qui l’on peut se confier sans retenue. A l’époque où je l’ai connue elle n’avait pas encore dix-sept ans, un caractère trop entier et beaucoup d’interrogations bouillonnantes dans sa tête d’adolescente. Il faut dire que l’éducation des filles de Congénies a toujours été encadrée par les principes stricts et rigoureux de la religion réformée, omniprésente dans la famille Ravière, et précisément dans toute cette contrée.
Avec mon tempérament un peu mutin, mes yeux clairs et mes cheveux blonds lâchés librement au gré du vent, j’étais arrivée à point nommé dans le jeu de quilles des guindés pour contrebalancer l’austérité ambiante.
Alors, pendant que les hommes échangeaient longuement les souvenirs du bon vieux temps, tandis qu’ils parlaient avec passion d’encre violette, de buvards roses et de plumes sergent-major, commémorant à leur façon la communale où leurs fonds de culotte s’étaient inexorablement usés, Ada et moi profitions de leur accaparement pour les abandonner et allions nous réfugier derrière le chai, dans la remise à barriques.
Là, sans avoir conscience de l’éclat inquiétant de nos pupilles enfiévrées, nous refaisions le monde intensément, chaque fois un peu plus abouti, afin de le rendre conforme à notre fantaisie.
Ces instants partagés ont été et sont encore de purs moments bonheur, de rires, de plaisir, de complicité entre femmes, des moments dont nous garderons pour toujours l’exclusivité égoïste.
Mais, entre nous, comment peut-on s’y prendre, concrètement, pour expliquer à un mec un état qui restera à jamais inaccessible à sa mâle condition ?