Bloc-notes de Toncrate
Contrairement à ce que tu pourrais croire, les Cabryal ne sont pas d’antiques paysans cévenols portant sabots, bérets et salopettes. On est au XXI° siècle que diantre ! En plus, Cabryal ce n’est même pas leur vrai nom ! Tout ça ce sont des histoires de grandes personnes qui présentent peu d’intérêt pour moi mais je veux bien faire l’effort de te les rapporter, au moins pour ce que j’en ai retenu.
Parce que les adultes ils papotent… ils papotent… et ils s’imaginent que les enfants n’entendent pas ce qu’ils disent. A croire qu’ils n’ont jamais été petits ! On dirait qu’à chacun des paliers franchis sur l’escalier de la croissance, le besoin impérieux de refouler ses souvenirs se manifeste inexorablement. Comme s’il était nécessaire de renier son état précédent pour réaliser son avancement. Bin ! … ceux qui croient ça, ils ont tout faux !
Moi, je suis une curieuse de nature, attentive à tout, limite indiscrète… Je suis pas une fille pour rien pardi ! J’enregistre toutes les conversations qui viennent à mes oreilles, je les analyse, je les recoupe avec d’autres sources et même si je ne comprends pas tout, je tâche de me faire une idée. Ensuite j’échange mes points de vue avec Brice.
Pour étayer des hypothèses il m’arrive de poser d’habiles questions à maman – pas à papa car lui, il ne serait pas dupe - des interrogations qui peuvent paraître naturelles et anodines mais qui ne le sont pas pour moi. C’est de cette façon que je suis au courant de tout un tas de choses qu’à mon âge je ne suis pas censée savoir. Par exemple je suis au fait des on-dit que colportent les commères du village, je connais les frasques du vieux Claude - le dernier braconnier qui sévit encore dans le canton - ou, plus intéressant, j’apprends par quels chemins tortueux les bébés viennent au monde…
Alors, l’histoire des Cabryal je l’ai décryptée peu à peu, comme l’aurait fait mon Lapinou, juste en laissant sournoisement traîner mes innocentes oreilles.
Le nom proprement dit provient assurément d’un antique chevrier qui faisait paître son troupeau de caprins sur les replats avant de s’installer à demeure. Les générations qui suivirent se léguèrent la propriété de père en fils, suivant le bon usage, ainsi le nom se fixa solidement au terroir.
Le dernier occupant à le porter fut l’arrière-grand-père de Fabrice, disparu sans descendance mâle. Les terres échurent alors à la grand-mère qui en se mariant perdit le nom de Cabryal. Le fruit de cette union donna une seule fille qui deviendra plus tard la mère de Fabrice.
Au grand dam de ses ancêtres qui auraient certainement désavoué une telle union, la jeune fermière mariera un bel homme venu du nord de la France qu’elle rencontrera sur le marché du bourg, un été où il accompagnait la villégiature de ses parents. En tombant amoureux de la belle le gentil ch’timi épousera du même coup les cévennes et les cévenols.
Depuis ce temps là, avec l’arrivée de Séverine puis celle de son frère la ferme Cabryal s’est mise à briller des feux du septentrion par le bleu intense des yeux et le soleil éclatant des chevelures. En quelque sorte, le nord a rattrapé le sud.
Quoi qu’il en soit, au village on continue d’appeler les habitants de la ferme par le nom qu’ils ont toujours porté : les Cabryal.
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