Bloc-notes de Toncrate
La pente s’adoucit. A présent nous sommes juste en contrebas de la ferme dont nous longeons le potager. Au fil des saisons, presque tous les légumes qui constituent notre ordinaire proviennent de ce jardin. Artichauts, patates, salades, radis, choux, épinards, courgettes, navets, fèves, pois, tomates, haricots-verts… et tutti quanti. Ceci grâce à la mère et la grand-mère de Fabrice qui s’occupent de les faire pousser avec l’eau dérivée de la Gourde par un tuyau de polyéthylène que l’on peut voir affleurer tout le long de son chaotique parcours.
Au début de notre installation mon père a bien tenté d’établir un jardin vivrier à la magnanerie mais le terrain ne s’y prêtait pas. Il aurait fallu l’amender profondément pour le rendre fertile. Papa n’a pas persévéré dans son idée, d’autant plus qu’avec maman ils se sont très vite entendus avec les Cabryal pour l’achat régulier de produits de la ferme. Deux fois par semaine, Brice nous descend le panier du moment qui détermine peu ou prou la composition des menus à venir.
Près du potager s’élèvent les murs crénelés d’une ruine aménagée en poulailler et en clapiers. Les poules font leurs œufs dans des caisses de bois qu’il faut tenir propres. C’est une des responsabilités de Brice et je l’aide souvent dans cette tâche. On donne aussi à manger aux lapins, des herbes et des épluchures de légumes.
Citadine de naissance il m’a fallu un certain temps pour faire le rapprochement entre l’élevage et l’alimentation humaine. Pour les volailles ça ne m’a pas trop posé de problème, mais le jour où j’ai compris que les boules de poils si douces et si craintives que nous nourrissions étaient destinées à finir en civet dans nos assiettes j’en ai été toute retournée.
Je me souviens qu’à l’époque, Fabrice s’était bien fichu de moi. Au final c’est papa qui, à force d’explications, a fini par me convaincre que c’était là l’ordre des choses. Il m’a fallu quand même plusieurs mois avant de consommer, mais il faut reconnaître que le lapin sauté chasseur concocté par mon père ferait abjurer de sa doctrine le plus entêté des végétariens.
La ferme compte encore quelques bêtes à plumes un peu plus bas dans la combe. Là où le surplus de l’eau détournée se perd dans un bassin pisseux où s’ébattent quatre canards plus ou moins sauvages sous l’autorité d’un jars mal embouché. Un animal peu amène dont j’évite le voisinage depuis qu’il m’a menacée d’œillades torves et de méchants coups de bec.
A présent montons ces quatre marches et allons saluer les humains. En ce moment il y a une famille venue du Nord qui loue une partie du gîte. Avec deux garçons un peu bêtes mais on joue quand même avec eux pour faire bonne figure.
Pas dans notre cabane hein ! Notre cabane elle est rien qu’à Brice et à moi. Et toi, t’as pas intérêt d’en révéler l’emplacement, parce que… parce que c’est un secret !
Vu ?