Bloc-notes de Toncrate
Ses doigts effilés aux ongles soignés caressaient l'espace tout autour d'elle en s'agitant comme un jeu complet de pianiste. Avec ses affaires disposées à la diable, elle accaparait plusieurs sièges, le mien y compris. Elle avait dû monter à l'arrêt en gare d'Avignon alors que j'étais moi-même vissé à la voiture-bar.
C’était une fille longiligne, brune, affairée... Sa place était tout juste en face de la mienne. Entourée de ses sacs et de nombreux bagages, il lui fallut un temps considérable pour s’organiser dans l’encoignure de son siège. Elle était drôlement habillée. Un cardigan en tricot mou beaucoup trop grand pour elle qui lui tombait sur les mollets et sentait fort le patchouli. En outre, elle avait superposé un gilet vert olive à un t-shirt blanc ras du cou, ce qui donnait un résultat plutôt cocasse dans son ensemble et révélait conjointement des goûts bizarres et une absence notable de poitrine ; en bas elle portait l’indispensable jean, tellement catégoriel qu’il est devenu emblématique de notre société : serré au corps et habilement délavé sur le pourtour des cuisses.
Quand le train eut pris de la vitesse, mademoiselle d’Avignon se plongea dans la lecture d’un ouvrage consacré à "Virginia Woolf et le Groupe de Bloomsbury" écrit sous la dictée du colloque de Cerisy. Ça avait l’air plutôt ardu ! Je me dis que, sans doute, elle faisait l'étudiante en lettres modernes ou quelque chose dans le genre.
De mon côté, j’abandonnais mon roman policier pour m’intéresser à ma compagne de voyage et comme elle était absorbée par son bouquin je pus l’observer à loisir.
Ce qui me plut par-dessus tout chez elle : (je ne saurais en expliquer le pourquoi) les longs doigts délicats de sa main restée libre qui dépassaient de la manche de sa veste. Ils étaient constellés de bagues argentées dont les formes évoquaient d'étranges signes cabalistiques.
De visage, la fille était assez commune. Ses longs cheveux très bruns tenaient au-dessus de sa tête à l'aide d’un dispositif compliqué d’où s’échappaient des tiges métalliques. Sa nuque dégagée laissait gentiment dépasser quelques mèches rebelles. L’oreille, dont le dessin compliqué me fascinait, était agrémentée d’un fin duvet qui devait être doux à la caresse. Centimètre après centimètre, je passais impunément de l’oreille à l’ourlet de la lèvre, de la lippe à l’œil noir, de l’extérieur à l’intérieur… jusqu’au moment où je reçus comme un ultimatum un regard d’une force inouïe qui m’obligea à détourner la tête.
Je me vengeais mesquinement en continuant de la dévisager par le truchement de son reflet qui vivait tout aussi bien à l'extérieur du train, voyageur clandestin par-delà le glacé de la vitre.
Quand j’eus assez de jouer à ce petit jeu, je quittai ma place pour aller prendre un second café à la voiture-bar. Puis au retour je renouais avec les tribulations du faux héros de mon polar qui avait sagement suspendu son action derrière le coin rabattu d'une page, juste pour m'attendre lire.
Quant à la demoiselle d’Avignon, elle quitta notre compartiment à la Part-Dieu, sans même jeter un coup d’œil dans ma direction, ce qui, je dois l’avouer, me dépita un petit peu.
Je lui adressais des reproches in petto : « Pour qui se prend-elle cette pimbêche ? … Un peu de politesse, ça ne fait pas de mal. » Et de penser cyniquement que, de toute façon, elle était vraiment trop plate pour me faire le moindre effet, étant de ceux qui aiment avoir bien à manger lorsqu'ils se mettent à table.
Et tandis que je grommelais dans ma barbe, je la vis passer sur le quai. Je la vis dans sa solitude au milieu de la foule anonyme, attifée comme une Cosette des temps modernes et chargée de sacs encore plus gros qu’elle. Alors, mon cœur a-t-il battu plus fort ? ma poitrine s’est-elle brusquement resserrée ? à ce moment précis, j’ai su que pendant quelques secondes, je l’avais aimée.
Notre idylle n’aura duré que le court instant de ce regard assassin qu’elle m’avait lancé et dont je me souviendrai si longtemps.
C’est pour cela que je le raconte aussi aisément aujourd’hui, un peu comme s’il était daté d’hier.
Écrit pour les Impromptus Littéraires