Bloc-notes de Toncrate
Il y avait une fois, dans un pays imaginaire au-delà des montagnes enneigées, un roi vieux et puissant qui avait engendré huit filles. Or en ces temps là, sa femme, la reine, attendait de nouveau un heureux événement, la venue de son neuvième enfant. Dans tout le royaume on croisait les doigts en espérant qu’il lui naîtrait un fils car, comme le voulait l’usage, seul un enfant mâle serait en mesure d’assurer la succession du trône, et le roi, bien qu’il soit roi, ne vivrait pas éternellement, d’autant plus qu’il avait d’ores et déjà atteint un âge canonique.
Ainsi, le vingt-quatrième jour de décembre, bien après la mi-nuit, alors qu’elle était seule dans le grand lit de sa chambre privée et que tout le château dormait, la reine mit au monde, sans mal, un bébé tout nu et tout joufflu. Il gelait si fort en ce début d’hiver, que même au sein de la pièce où brûlaient d’énormes bûches entassées dans une cheminée monumentale, la température ne dépassait guère quelques menus degrés. Afin qu’il ne prenne pas froid la reine emmaillota l’enfançon aussitôt né dans plusieurs épaisseurs de linges préparés à cet effet puis elle rendit grâce au ciel qui avait permis l’éveil de cette nouvelle vie avant de s’assoupir après trop de fatigue.
De très matin, le roi vint s’enquérir de la santé de la reine car il supputait la naissance de son fils qu’il savait devoir intervenir d’un moment à l’autre. En découvrant sa femme couchée sur le côté et à son sein pendue une bouche avide, il exulta de joie. Dans son esprit il ne pouvait s’agir que du dauphin de son royaume : « Palsambleu ! Ma reine ! Vous m’avez donné un fils en cette sainte nuit ! Vous me procurez là grande joie. Chambellan ! Je veux que cet enfant porte le nom de Noël, et qu’après moi il soit le roi ! »
Aussitôt la volonté affirmée du monarque fut officiellement transcrite sur le parchemin de la loi. Cependant la reine était un tant perplexe. Et si l’enfant était une fille ? Après tout, elle-même n’était sûre de rien. Dans la nuit, la douleur et les couches, le soulagement du travail, la joie d’être de nouveau mère et sa hâte d’emmailloter le bébé pour le préserver du froid, elle n’avait pas vraiment fait cas de son état civil. Pour elle, fille ou garçon importait peu, du moment que l’enfant était là !
Corneguidouille ! En lui donnant son premier bain elle constata que le petit Noël était de fait, une petite Noëlle. La neuvième fille du roi. Si d’aventure il apprenait que son dernier né était encore une fillette le souverain se mettrait dans une telle colère que la reine décida de lui cacher la vérité. Il tenait tellement à être le père d’un fils qu’elle ne le décevrait point cette fois. Afin que personne n’évente son secret, sous des prétextes forcément fallacieux mais qui ne supportaient pas la contradiction, la reine mère insista pour obtenir de s’occuper elle-même du nouveau-né. Les nourrices furent congédiées, les caméristes renvoyées. Elle en avait décidé ainsi : Noëlle serait élevée à la façon d’un garçonnet.
Ecrit pour les Impromptus Littéraires