Bloc-notes de Toncrate
Troisièmement… et pour en finir avec ce besoin d’aller fouiller les résidus qui s’empilent en strates dans mon propre passé, j’ai en mémoire les grandes lignes d’une conversation que nous avions eu un soir avec Guilhem et les stagiaires autour du feu de camp que nous entretenions religieusement, comme si nous avions été propulsés par quelque magie effrayante à l’époque farouche de Naho et de sa quête primordiale.
Guilhem, le sage, l’érudit… Sous la nuit étoilée, il nous parlait de la vallée, de l’homme, de l’histoire de l’homme et de celle de la rivière ; toutes les deux âprement liées de temps immémoriaux.
C’est durant cet été, que nous avions eu la visite d’une sommité en matière de paléontologie, un spécialiste de l’art pariétal. Il nous avait présenté un exposé documenté à propos des grottes peintes de la région : Lascaux, Font de Gaume, les Combarelles, Rouffignac… toutes situées dans notre périmètre. Il nous avait recommandé d’ouvrir l’œil à toute fins utiles au cas où l’une de nos tranchées révélerait une quelconque cavité. Les grandes découvertes se font le plus souvent par hasard, avait-il précisé, rien ne devait être négligé.
A propos de peintures rupestres quelqu’un avait demandé pourquoi cette zone du Périgord et du Haut Quercy en était si richement dotée ? … pour quelles raisons les premiers hommes décoraient-ils les grottes ? Le savant avait doctement répondu que le milieu souterrain s’apparentait à un concept de sanctuarisation et que des conditions particulières de confinement avaient permis une extraordinaire conservation de ces témoignages du passé.
Alors j’étais intervenu pour exposer une idée qui m’était venue à l’esprit :
« Pouvait-on imaginer qu’à l’époque du paléolithique supérieur un grand nombre de dessins et de peintures s’exprimaient sur toutes sortes de supports, non seulement dans les grottes, mais aussi à l’extérieur ? En pleine nature ? Ces œuvres exposées aux pluies et aux vents n’ayant pu être conservées, il ne nous resterait à découvrir que celles qui se trouvent préservées sous la terre ? En imaginant les artistes travailler exclusivement dans d’obscures cavités ne faisions-nous pas fausse route ? »
« Il n’est pas aisé d’imaginer la vraie place de la culture dans les populations préhistoriques mais il apparaît réducteur de limiter le rôle des artiste de cette période à l’iconologie rituelle de lieux sacrés et peu accessibles. »
« Ne peut-on penser qu’à cette époque, continuais-je, la représentation picturale pouvait déjà servir à l’échange de messages durables, à maintenir permanentes certaines recommandations ? … et même, pourquoi pas… à tenir lieu de signalisation ? Ou rabâcher de la propagande ? Qu’en pensez-vous Professeur ? »
Eh bien ! Je l’avais laissé sur le cul le spécialiste de la préhistoire ! Ne sachant trop quoi dire, il m’avait répondu à la façon amphigourique adoptée par les érudits pour embrouiller les auditoires.
Si, comme il le faisait remarquer plus tôt, les grandes découvertes se font généralement par hasard, on pouvait ajouter que les idées innovantes émanent rarement des cerveaux des experts. Pour ces raisons, les néophytes et les candides ne doivent jamais hésiter à donner leur avis, même s’il semble naïf.
*
J’aime me souvenir de ces conversations animées que nous échangions autour d’un feu crépitant d’arguments, des flasques qui circulaient et des feuilles roulées qui rougeoyaient en suspendant le temps.
Je me rappelle ces longues heures passées à suer sous le soleil les mains picotées de terre sèche, quand nous pensions à la récompense suprême du frais de la Dordogne où nous nous baignions dans le plus simple appareil.
Je conserve au fond de ma mémoire tous ces moments de joie et de désillusions partagés où je sais revenir à présent pour me régénérer.
Ces minces strates cognitives imprimées dans quelques unes de mes circonvolutions cérébrales remontent à l’été 98, juste après que la France brandisse haut la coupe du monde… juste avant que ça devienne vraiment sérieux avec Justine. Et à présent que le XX° siècle a définitivement tourné sa page, avec le recul, je peux dire sans me tromper que c'est ainsi que l'été devint ma saison préférée.
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Fouillé et exhumé pour les Impromptus Littéraires