Bloc-notes de Toncrate
La semaine venait de se terminer par une idée lumineuse : compte tenu de la promotion de mon collègue de bureau, si j’obtenais de mon directeur d’avancer mes congés de huit jours je serais libre le soir même, ainsi dès dimanche je pourrais m’échapper à la campagne.
Ça ne me gênait nullement de prendre mes vacances plus tôt car je savais où aller. En effet, depuis plus de quinze ans, chaque été je consacre une ou deux semaine de mon temps libre à une association archéologique du haut Quercy.
Je suis tombé là-dedans par hasard : à cause d’une nana qui m’avait une première fois convaincu de l’accompagner sur un chantier de fouilles à Vayrac (Lot), à titre bénévole. J’avais tout de suite accepté en pensant à d’autres fouilles plus terre à terre que j’avais l’intention d’entreprendre sur elle, et pour lesquelles j’étais d’ailleurs arrivé à mes fins, mais ceci ne fait pas l’objet de l’histoire que j’ai dans l’idée de vous raconter aujourd’hui.
N’empêche que cette expérience m’avait ouvert grand les yeux pour l’intérêt de l’archéologie en général et de la paléontologie en particulier.
D’abord, comme tout un chacun, j’avais rêvé de devenir célèbre en mettant au jour un véritable anthropopithèque puis, naturellement, j’étais revenu à la raison. Ainsi, à force de déplacer des mètres cubes de déblais sur d’autres mètres cubes de déblais, il ne m’aura fallu que quelques saisons pour devenir un amateur éclairé de proto et de préhistoire.
Dès lors, bien que la fille qui ait éveillé mon goût pour ce sujet se soit depuis longtemps évaporée à l’horizon de mes souvenirs, je suis toujours resté fidèle à cette association dans laquelle j’ai même été amené à assumer quelques responsabilités.
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Or donc, quand le jour venu je débarquais avec mon attirail de campeur près du chantier de fouilles, j’étais hyper content de retrouver les équipiers du moment. La plupart étant des étudiants venus des quatre coins d’Europe qui réalisaient en ce lieu un de ces stages nécessaire à l’accomplissement de leur cursus universitaire, joignant l’utile à l’agréable.
Moi-même, au fur et à mesure des saisons que je passais à Vayrac, je m’étais organisé pour rendre mon séjour le plus confortable possible, ajoutant chaque fois une amélioration à mon équipement. D’autant plus qu’à l’époque je voyageais accompagné de mon vieux chat - trop attaché à ma pratique pour que je le confie à quiconque - qui avait pris ses habitudes estivales dans ce méandre de la Dordogne où nous tenions le campement.
Au moment où j’arrivai plusieurs équipes s’étaient déjà succédées, (le chantier débutait au mois de juin) et l’une d’elle avait dégagé un nouvel accès au kjökkenmödding que nous avions localisé un peu plus loin, l’année précédente. Vous n’imaginez pas tout ce qu’on peut trouver d’intéressant dans un kjökkenmödding ! Mais d’abord je vous explique de quoi il s’agit : c’est un mot qui vient du danois, il définit un amas de débris ménagers protohistorique. En d’autres termes c’est un dépôt d’ordures de l’ancien temps !
Ça faisait deux ans que nous grattions dans cette immense décharge enfouie sous une épaisse couche de sédiments dans le but de récupérer un maximum de renseignements. Eh oui ! C’est aussi le travail de l’archéologue de faire les poubelles ! Et ça arrive plus souvent qu’on ne croit, plus couramment en tout cas que de mettre la main sur une sépulture miraculeusement préservée abritant un précieux mobilier.
En saison, sous la houlette de Guilhem Bellac, qui est à la fois notre amphitryon et le responsable diplômé du chantier, une douzaine de paires de bras s’activent chaque jour, y compris le dimanche, le long des strates de terre grise et des éboulis de graviers.
Le gisement gallo-romain qui se trouve là est composé de toutes sortes de débris, éclats de poteries, pointes de flèches émoussées, fragments d’ossements animaux. On y trouve régulièrement des empilements plus ou moins homogènes de coquilles d’huîtres en quantités industrielles. On y a également exhumé quelques dizaines de monnaies de bronze et des morceaux d’amphores assez bien conservés dont les détails préservés sont suffisamment explicites pour permettre des datations satisfaisantes.
Mais je ne vais pas vous entraîner dans les détails techniques de nos travaux ; d’autant plus que je ne parviens pas à me souvenir d’un quelconque événement qui se serait déroulé précisément à telle ou telle date, car j’ai tendance à confondre les nombreux étés passés en bonne compagnie.
Toutefois, en relisant des notes je retrouve quelques repères : en effet, nous avons coutume de donner des noms - plus simples à retenir que les références alphanumériques conventionnelles - à nos plus belles découvertes. Cet été là, nous avions mis au jour un remarquable torque de facture romaine associé à une sépulture, que nous avions baptisé "le Nino" en hommage à Nino Ferrer, parce que nous avions appris qu’il s’était donné la mort le jour même de notre trouvaille, non loin de cet endroit où nous faisons les fouilles. C’est en me remémorant cet événement que s’est déclenchée, de fil en aiguille, la remontée des souvenirs comme par enchantement.
C’était en été 98.
Texte exhumé et fouillé pour les Impromptus Littéraires