Je ne sais pas si vous êtes aficionados ? Ceci-dit, personne n’ignore la tradition tauromachique de la région du Sud d’où je vous écris. Je suis conscient qu’il n’y a pas de demi-mesure en matière de corrida, viscéralement on aime ou on déteste car on ne peut être indifférent à la mort. C’est pourquoi je ne défendrai pas le point de vue des anti- ou des pro-, je dirai seulement que les premiers ont raison d’en dénoncer l’inutile cruauté, aux seconds j’accorderai que le concept archaïque du combat entre le fauve et l’humain n’est pas dénué de sens.
Le fait est qu’à l’époque dont je parle, en ma qualité de Nîmois d’adoption, j’en étais arrivé à apprécier la Feria de Pentecôte et j’aimais aller aux toros, surtout quand il y avait des Miura (1). Tant que j’avais douze, treize ans, je truandais pour entrer aux arénes en me glissant entre les barreaux d’une grille qui était connue des enfants pour sa largesse d’esprit. Il fallait beaucoup se tortiller et ne pas avoir la grosse tête pour se faufiler, mais on y parvenait à la fin. Après on montait tout en haut de l’amphithéâtre et on se noyait dans l’ambiance des paso-doble.
Mais voilà ! L’année de mes 14 ans, mon crâne ayant trop gonflé, je ne passais plus à travers les barreaux. Heureusement, par le truchement d’un ami de mon père, je parvins à me faire engager comme vendeur de programmes officiels aux arènes. Le boulot consistait à arpenter les gradins en brandissant les brochures jusqu’au moment du paseo (2). A la suite de quoi j’assistais gratis aux corridas - et aux premières places s’il vous plaît - installé comme un nabab devant les capes d’apparat entre les célébrités de l’époque (dont je me fichais éperdument en vérité), ou bien depuis la contre-piste, et même quelques fois juste derrière un callejon (3).
Cette assiduité aux arènes m’avait permis de découvrir progressivement l’envers du décor. Dans le dédale des couloirs, sous la structure même du monument romain, j’éprouvais de la pitié pour les chevaux aux yeux bandés, véritables machines de guerre caparaçonnées qui attendaient d’entrer en scène. Paradoxalement, ce sont les bouchers de premier rang au travail dès qu’une bête combattue était sortie de piste qui m’avaient le plus impressionné. Avec des couteaux à faire pâlir vos pires cauchemars ils déboutonnaient les bovins préalablement pendus par les antérieurs à l’aide d’un système de chaînes ferraillantes, et alors les entrailles s’affaissaient sur le pavé en fumant d’une façon horriblement obscène. Comparé à la mise à mort magnifiée sur le sable, ce spectacle dissimulé au public était bien plus insupportable, et pourtant c’était celui du tout venant, celui des simples abattoirs.
C’est ainsi qu’à 14 ans je côtoyais sans le savoir le plus noble bétail que la planète ait jamais conçu ainsi que les plus grands maestros de l’arène : El Viti, Paquirri, El Cordobès, Paco Camino… bien d’autres encore qui passaient devant moi sans me voir, l’esprit préoccupé par la mort, la mort, la mort… cette engeance fabuleuse et rédhibitoire tapie au fond du soi-vivant. Celle qui donne encore à la Feria de Nîmes cette ferveur dichotomique, mélange improbable et pourtant réussi de liesse dérisoire et d’incoercible trépassement.
(1) Miura = Race de toro de combat Sévillan.
(2) Paseo = Rituel de présentation des matadors et de leurs acolytes au début de la corrida.
(3) Callejon = Passage sécurisé, en forme de niche, entre l’arène et la contre-piste.